Aller au contenu

Découvrir partiellement le Dosenn, la rivière de Morlaix – 1 Historique

Morlaix subit des crues récurrentes et dramatiques, elles le sont toujours pour ceux qui en souffrent, et régulièrement on a ce genre de témoignage : « On n’a jamais vu cela ! » C’est très souvent exagéré, il suffit d’aller faire un tour dans les archives (si elles n’ont pas été inondées) pour découvrir des épisodes anciens tout aussi importants, voire catastrophiques ; mais l’on préfère se souvenir du meilleur que du pire.

Nous l’avons souligné ici, le centre de Morlaix s’est développé au fond d’une gorge, au plus près de l’eau, à l’aboutissement d’un réseau de deux rivières, le Jarlot et le Queffleuth. Celles-ci ont été enterrées entre 1782 et 1897, il s’en suit des petits problèmes de tuyauterie. Le Dosenn, ou rivière de Morlaix, reçoit les eaux d’un bassin versant de 189 km² qui s’écoulent depuis les crêtes des Monts d’Arrée, une douzaine de kilomètres au sud de la commune. En période de forte pluviométrie, ni les sols arables ni les tourbières ou des haies bocagères ne peuvent absorber toute cette eau. Ces haies qui étaient massivement présentes au XIXsiècle n’ont pas empêché les crues. Pour le dire d’une manière plus imagée, Morlaix s’est bâtie à la sortie d’un entonnoir qui récolte toutes les eaux de ce bassin de deux rivières, les inondations sont inéluctables.

 

Confluence du Jarlot et du Queffleuth à Morlaix
Schématisation de la confluence du Jarlot et du Queffleuth à Morlaix présentée dans le dossier du projet de réouverture (très) partielle du Dosenn devant la mairie.

Quand le débit d’une rivière croît, son niveau augmente et elle sort rapidement de son lit, en fait de son lit mineur ; sans compter que les gros débits liés aux crues entraînent avec eux tous les éléments légers sur son passage, constituant des embâcles. Le flux des cours d’eau est évacué par des conduites souterraines, le calibre de celles-ci peut vite être saturé. Cerise sur le gâteau, si les pluies se conjuguent avec de forts coefficients de marée, lors des pleines mers, cela amplifie un peu plus la crue.

Sur les deux photos ci-dessous, nous avons les grilles de retenues des embâcles situées en amont de l’entrée des galeries, les objets flottants y sont arrêtés, ils n’iront pas boucher les sous-sols, mais produiront des barrages en amont. C’est un choix cornélien, car si les objets flottants s’accumulent dans les galeries, ils seront bien plus difficiles à enlever. La solution serait d’essayer de retenir un maximum de ces objets bien plus en amont, en des lieux où les rivières pourraient rejoindre leur lit, plus ou moins débarrassées de leur charge encombrante, une autre solution est d’installer des grilles avec un système de nettoyage.

Grilles de retenue des embâcles, sur le Queffleuth à Morlaix, en amont de l'Intermarché
Grilles de retenue des embâcles, sur le Queffleuth à Morlaix, en amont de l’Intermarché
Grilles de retenue des embâcles, sur le Jarlot au niveau du tribunal de proximité de Morlaix
Grilles de retenue des embâcles, sur le Jarlot au niveau du tribunal de proximité de Morlaix

Les hydrologues classent les crues en fonction de leur probabilité à se reproduire, on les qualifie de décennales, centennales, voire des valeurs intermédiaires ; l’irrégularité de ces phénomènes n’interdit pas que deux inondations de grande ampleur se succèdent en quelques années. S’il pleut en Bretagne, la région n’est jamais exposée à des évènements de type cévenols qui peuvent atteindre 800 mm de pluies par mètre carré sur une même journée ; ici, cela semble limité à 100 mm quotidiens. Par contre, avec un bassin de taille réduite, les crues sont très réactives, contrairement aux cités sur les bords de grands fleuves où l’on voit venir les inondations ; en conséquence, ces débordements sont toujours des surprises.

Bassin hydrographique de Morlaix
Bassin hydrographique de Morlaix, les principales rivières prennent leur source près des Monts d’Arrée, en bas de la carte. La pastille rouge situe Morlaix. © Syndicat mixte pour la gestion des cours d’eau du Trégor et du Pays de Morlaix

L’historique le plus complet et le plus pertinent des inondations à Morlaix se trouve sur le site « Inondations et crues », il a été collecté par GR223 (le nom n’est pas indiqué) sur cette page : « Inondations Morlaix décembre 2013 ». GR223 collecte des informations sur de nombreuses crues en France, un travail de bénédictin. On note au moins un mètre d’eau dans la basse ville en 1824 et 1865, mais deux mètres en 1880, cette dernière crue a eu la particularité de se produire la nuit, ainsi que 1,65 mètre en 1974. Ces mesures peuvent-elles être comparées ? À cette date, Le Petit Brestois, journal semi-hebdomadaire qui, prévoyant des inondations à la vue des évènements météorologiques, a envoyé un de ses collaborateurs. Quand il est arrivé à Morlaix, rares étaient les habitants qui s’inquiétaient. Le reportage qui en a suivi vaut vraiment la lecture, vous le trouverez ici : témoignage détaillé d’un journaliste venu de Brest. Autres évènements connus en 1924-25, aussi importantes qu’en 1974, ensuite la crue de 2018 est la plus notable. Dans la plaquette sur les Grands projets, on note aussi que la rue de Brest a été particulièrement touchée en 2000 et 2013. Dans la plaquette Grands travaux, la rue de Brest, et donc le Queffleuth, est souvent citée, mais le Jarlot n’est pas en reste, il inonde régulièrement la rue de Paris, et une voiture a été emportée dans le cours d’eau allée du Poan-Benn en 2018.

L’inondation de 2018, avec 50 mm de pluie par m2, a valu à Morlaix un reportage très instructif de FR3 Bretagne : « Rétro Inondations à Morlaix ». L’analyse est pertinente, elle pointe l’arasement des talus, la suppression des arbres et l’imperméabilisation des surfaces qui auraient accentué le phénomène ; mais ces suppositions ne sont pas compatibles avec les inondations que Morlaix a connues du XIXsiècle. Dans cette même vidéo de 1980, à 4’38, on signale l’agrandissement du passage de la galerie souterraine après la mairie d’un calibre de 16 m² à 25 m² ; ces travaux qui se révéleront insuffisants.

* * *

Les solutions actuellement proposées par la ville de Morlaix et sa communauté sont de deux types, le reprofilage des galeries souterraines du Queffleuth et du Jarlot et la réouverture partielle du bassin entre le kiosque et le rond-point Charles-de-Gaulle. Est-ce suffisant pour évacuer de très grands volumes d’eau ? Un cabinet d’étude (Egis ?) a produit des cartes avec une efficacité surprenante sur la réduction des zones inondables.ais leur démarche n’est pas clairement explicitée ; on ne retrouve pas les études qui amènent à ces conclusions.

Le Queffleuth au niveau du cinéma le Rialto, à Morlaix
Le Queffleuth au niveau du cinéma le Rialto, à Morlaix

On dispose d’une vidéo d’un peu plus d’une minute sur : Modélisation des galeries souterraines de MORLAIX qui a été effectuée par le groupe Geofit en 2020 (si l’on en croit FR3) dans le but de réaliser une carte en 3D (voir à 3′), sous la houlette de Clément Le Saux, chargé de mission inondation par le Syndicat mixte de Trégor et du Pays de Morlaix. En 2022, c’est le bureau d’étude Egis qui est à la manœuvre pour réaliser un planning 4D d’après la maquette numérique 3D (celle de Géofit ?) avec l’aide du Plug-in SYNCHRO Pro pour le logiciel Navisworks. Étrangement, ces outils ne semblent pas spécialisés dans les modélisations hydrodynamiques qui sont employées pour l’étude des inondations.

L'exutoire au niveau de l'écluse du port, Morlaix
L’exutoire au niveau de l’écluse du port, Morlaix. C’est le seul endroit où l’on peut visualiser le débit du Dosenn.

* * *

Ma petite expertise des inondations

En 2002, à Terrasson sur les bords de la Vézère, j’ai vécu trois belles inondations en trois ans, mais j’ai évité celle de 2001 qui a fait de nombreux dégâts. Je me suis intéressé à ces phénomènes, documenté et j’ai consulté régulièrement Vigicrue sur tous les points de mesure en amont, soit jusqu’à 80 kilomètres. Retour en Dordogne, à Montignac, en 2014 pour un travail sur le bassin de la Vézère, il en résulte un livre paru en novembre 2022 au titre époustouflant de « La Vézère », le choix de l’éditeur. Ce livre est un document géographique plus que touristique, avec des focus sur les problématiques liées aux rivières, dont les inondations et les moyens de s’en préserver ; une douzaine de pages sont consacrées à ce sujet. Dans le bassin de la Dordogne, la Vézère est la rivière qui est la plus susceptible de débordements, parfois dramatiques, et Montignac est la commune qui connaît les niveaux d’eau les plus importants, jusqu’à neuf mètres au-dessus du niveau de référence. Une crue se produit en moyenne chaque année, je les ai suivies durant six ans en tant que correspondant du journal Sud-Ouest.

 

Inondations de la place d'Armes à Montignac
Image amusante d’une petite inondation de la place d’Armes à Montignac, Périgord

* * *

La suite de cet article se trouvera ici : Découvrir partiellement le Dosenn, la rivière de Morlaix – 2 Solutions.

Étiquettes:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *